"Il
faut aller plus loin que la justice, il faut arriver au pardon, car sans
pardon, il n'y a pas de futur". Voilà
comment s'exprimait Desmond Tutu, l'Archevêque du Cap, en parlant de ce qui
s'est passé dans son pays. Cette phrase nous montre le chemin et donne leur
vrai sens à nos réconciliations, à condition bien sûr de ne pas se résigner à
la séparation et de vouloir continuer à avancer.
Mais
le pardon n'est pas chose simple. Il n'est pas un rideau tiré sur le passé, ou
un masque criant une histoire dont plus jamais ne serait fait mémoire : «Pour
que le passé cicatrise, il faut l'ouvrir, le désinfecter pour pouvoir refermer
la page sans qu'elle pourrisse. »
Le
pardon est d'abord œuvre de vérité. Il est aussi œuvre de courage et
d'équilibre pour trouver l'attitude juste, qui ne soit pas faiblesse. À
pardonner trop vite, ou trop à la légère, on ne fait pas non plus œuvre utile.
Le
pardon est par essence le garant de la permanence d’une société. Il est
compréhensible que les personnes ayant subi un acte injuste soient les moins
portées au pardon. C’est donc dans de telles circonstances que l’assistance
d'un groupe de soutien peut le mieux s’éprouver en exprimant la fraternité plus
facilement que l’individu isolé et bafoué. La société permettra ainsi à la victime,
en l’invitant à cet acte re-naissant, de sortir de sa douloureuse position, de
reconstruire son identité.
Il
appartient à une société qui se veut civilisée de conserver intactes les
valeurs les plus hautes lorsque l’individu faiblit. Et ces valeurs sont en
premier lieu le respect de la vie de ses membres. Enoncer l’amour de la vie,
c’est garantir la fraternité et la liberté à l’autre c’est-à-dire, notamment,
lui offrir la possibilité de se transformer.
Pardonner,
au niveau d’une société, consiste donc à donner à l’individu, inlassablement,
une occasion de croire en lui-même, moteur de toute prise de conscience et de
tout changement. Car c’est bien cela le pardon : accorder sa confiance en
esprit à l’autre, malgré tout, en considérant son être divin au-delà de ses
actes d’un instant.
Le
mot de la réconciliation est l’esprit, qui contemple le pur savoir de soi-même
comme essence universelle dans son contraire. Il faut cette opposition et cet
échange avec soi-même pour atteindre enfin l’esprit absolu dont la relation et
l’opposition est le Moi... Le Oui de la réconciliation, dans lequel les deux
Moi se retrouvent dans la fraternité.
A
l'issue du jugement rendu dans l'affaire d'une mère qui avait tué son enfant
autiste, le président de la Cour d'Assisses s'est exprimé, tout à fait
exceptionnellement, en ces termes: "Le pardon ne relève pas de la
justice des hommes mais d'une autre instance. (…) Je suis intimement convaincu
que vous pourrez vous reconstruire si vous vous pardonnez à vous-même".
Obtenir
le pardon, au cœur d'un conflit, n'est pas chose aisée.
Les
excuses, et le pardon dans une moindre mesure, peuvent devenir des attitudes
banales mais elles rencontrent des résistances si l'on doute des intentions qui
les sous-tendent. La flatterie est toujours redoutée. On pourrait symboliser la
notion de pardon avec les idées de raccommodage, d'ajustage, de réparation pour
réunir des pièces, en recollant, en articulant des membres disjoints, en
soudant des jointures. On retrouve ainsi la place primordiale du forgeron dans
les sociétés primitives. N'a-t-il pas une compétence remarquable en matière de
soudure, lui qui sait fabriquer des instruments (herminette, haches...) au
moyen de fers de qualités différentes?
Le
but manifeste du pardon est que toutes les querelles, les inimitiés et les
conflits peuvent et doivent aboutir à des moments de résolution qui
redéfinissent les limites sociales. En ce point, l'excuse, le pardon et la
pacification sont indispensables à la survie d'une société.
Pardon et modèle laïque
S'il n'y a pas de Dieu qui
exige le pardon, dans quel but pardonnerais-je ? Quelle est la fonction du
pardon dans le modèle laïque ?
-
une
fonction sociale : renouer les relations cassées, restaurer la
"reliance" entre êtres humains. Sans cette fonction, chacun ferait le
désert autour de lui.
-
une
fonction de santé mentale et émotionnelle : ne plus porter au fond de soi
rancœur et ressentiment qui détruisent et rendent amer, qui empêchent de
grandir et d'évoluer. Aussi : se pardonner à soi-même, pour les mêmes raisons.
Filmographie:
Un film superbe sur le sujet : "The Fisher
King" avec Robin Williams.
Cas
d’une internaute
C'est alors que des amis communs, qui étaient restés en contact
avec lui, m'ont appris qu'il était atteint de la maladie de Parkinson et que
son état dégénérait rapidement. J'étais tellement troublée que j'ai eu recours
à la thérapie, dans le but de comprendre ce qui m'arrivait et de savoir quoi
faire avec ce terrible sentiment de culpabilité. Fallait-il voler à son
secours, ou ignorer l'appel? Très rapidement, le thérapeute m'a fait prendre
conscience, toute à ma culpabilité, que j'avais occulté complètement le mal
qu'il m'avait fait, les infidélités, l'exploitation, la violence, les coups, et
que ma culpabilité n'était que le résultat de ses manipulations qui avaient
apparemment fort bien réussi. Il s'agissait moins donc d'obtenir son pardon,
mais bien de le pardonner moi-même.
Ce n'est qu'après tout un trajet, que j'ai pu lui écrire comment à
présent je comprenais ce que nous avions vécu, et comment cette compréhension
m'avait permis de grandir et d'évoluer. Je lui ai écrit aussi que je pouvais à
présent sincèrement espérer qu'il en serait de même pour lui, et que je me
sentais à présent capable de parler lucidement de tout cela s'il le désirait.
Ce que nous avons fait, non sans émotion de part et d'autre, après
qu'il m'ait recontacté suite à ma lettre. Depuis lors, nous ne nous sommes plus
revus. Nous nous sommes dit au revoir, mes cauchemars ne sont plus jamais
revenus, et je peux maintenant vivre de manière beaucoup plus riche et saine,
ma relation de couple actuelle".
Edgar
Morin écrit «pardonner, c'est résister à la cruauté du monde», et plus
loin: «Renoncer au cycle infernal vengeance-punition est tout le problème de
la civilisation». Le pardon, «est le pari sur la possibilité de
transformation et de conversion au bien de celui qui a commis le mal»
Victor
Hugo n'a-t-il pas dit : «Je tâche de comprendre afin de pardonner».
Jean
Derrida, se démarquant de Jankélévitch affirme: «Oui il y a de
l'impardonnable et c'est en vérité la seule chose à pardonner».
La
poétesse Franche Cockenpot, qui a été défigurée par un agresseur nocturne
inconnu et impuni, a rédigé un livre de poèmes sur les conséquences du tort,
sur la spirale de la méfiance et de la haine dans les banlieues, etc. afin
d'exprimer son pardon.
C'est
le but horrible de la torture que d'obtenir de la victime qu'elle s'identifie à
la seule trace d'une douleur, de faire de cette trace une obsession. La torture
engendre ainsi une mémoire malade, incapable de se souvenir comme d'oublier:
elle peut engendrer de graves troubles d'identité, par incapacité à retrouver
un autre passé que cette trace, et par incapacité à s'identifier autrement, à
faire autre chose. D'où la question posée à Miguel Anger Estrella, s'il est
possible avec le temps de se délivrer d'une torture passée, et s'il y a un
rapport entre la capacité à pardonner et la capacité à
résister
à la torture.
Il
s'agit de trouver une dernière violence, qui répare la violence précédente. Se
présentent alors deux possibilités: soit la punition qui fait payer par une
douleur physique une faute morale, et rétablit ainsi l'équivalence entre la mal
subi et la mal agi; soit prendre sur soi, décider que la violence précédente
était la dernière violence, sacrifier sa vengeance en quelque sorte et rendre
le bien pour le mal. Dans les deux cas, la peine comme le pardon ont ce
caractère magique: une sorte de répétition éthique du mal physique, qui
l'efface.
Exprimant
autrement cette identité, Hannah Arendt écrit: "Le châtiment est une
autre possibilité, nullement contradictoire: if a ceci de commun avec le pardon
qu'il tente de mettre un terme à une chose qui, sans intervention, pourrait
continuer indéfiniment II est donc très significatif, c'est un élément
structure du domaine des affaires humaines, que les hommes incapables de
pardonner ce qu'ils ne peuvent punir, et qu'ils soient incapables de punir ce
qui s'avère impardonnable".
_____________
De
X.
«Et bien, mon ami, me voilà sur le divan.
Depuis que je suis adulte, ou du moins depuis que j'ai
l'impression de réfléchir sur ma vie, j'ai toujours voulu extirper de mes
pensées tout ce qui peut, de près ou de loin, ressembler à fa haine de l'autre,
quel que soit cet autre. Je peux dire en toute franchise que je n'ai aucune
haine pour ceux qui furent mes bourreaux et ceux de mes parents et de ma petite
sœur. N'avoir aucune haine ne signifie pas, bien sûr, rester inactif devant les
propos ou tes actes intolérants et d'exclusion. Est-ce que {'"expérience"
de Auschwitz est la cause de cette attitude, je n'en sais rien, mais je suis en
droit de le supposer. Pour le savoir il faudrait que je revive une 2ème fois,
une fois avec et une autre fois sans Auschwitz, et que je puisse alors comparer.
Une anecdote m'a beaucoup frappé. Après la marche de la mort, je
me suis retrouvé à Prague où j'ai été physiquement libéré. J'étais très malade
et suis resté cloué sur mon lit d'hôpital de longues semaines. Lorsque j'ai
réussi à marcher, l'infirmière m'a pris parle bras et a essayé de me faire
visiter sa ville. Nous marchions très lentement et elle me conduisait comme on
mène un vieillard alors que je n'avais que 18 ans. Nous sommes arrivés sur une
place où des prisonniers, soldats allemands cette fois, surveillés par un
gardien, déblayaient toutes les pierres accumulées à la suite des
bombardements. Lorsque le gardien m'a vu (tondu, maigre, je pesais 43 kilos),
pour me faire plaisir, sans doute, il a retiré sa ceinture et s'est mis à
fouetter ses prisonniers en me regardant. Je n'ai pas pu supporter le
"spectacle" car pour moi, tout recommençait. Certes la main qui
tenait le fouet n'était pas la même, mais les coups que recevaient ces pauvres
types étaient les mêmes que ceux que j'avais reçus, et je suis parti en courant
aussi vite que mes faibles forces me le permettaient
Alors est-ce Auschwitz ou ce que je suis au fond de moi qui est
responsable de ma réaction ? Je n'en sais fichtrement rien, mais je pense que
Auschwitz m'a tellement marqué qu'il a fait de moi un autre homme. Quant à fa
prise de conscience de ce pardon que je sens avoir donné sans restriction
aucune, je ne puis te dire quand tout cela a commencé.
Lorsque je réfléchis à mes 50 dernières années, lorsque je prends
conscience du temps qu'il m'a fallu pour parler devant les enfants, comme je le
fais en permanence maintenant, puisque je suis resté muet durant 40 ans sur mes
deux années passées au bagne, muet au point de ne pas en parler ni à mes
enfants, ni à mes amis les plus intimes, je suis bien obligé de reconnaître que
je suis sûrement devenu un autre homme que celui que normalement j'aurai dû
devenir si les hordes haineuses ne m'avaient pas pris dans leurs filets.
Je pense qu'il faut sublimer sa souffrance passée si l'on veut
évoluer et progresser, si l'on veut que notre vie ne soit pas inutile. C'est ce
que j'essaie de faire avec plus ou moins de bonheur.
L'absence totale de haine pour mes bourreaux me conduit même à
dire aux enfants que le message qui me reste des camps d'extermination, outre
l'horreur de l'intolérance poussée à son paroxysme, outre l'aveuglement de
toutes les formes d'extrémismes, outre l'intolérable soif de pouvoir qui anime
souvent les hommes, ce qui me reste de là-bas, ce n'est pas un message de mort
mais un message de vie. il fallait tellement se battre, surtout contre soi-
même pour la conserver, que là-bas la vie avait une réelle valeur.
Voilà mon cher ami ce que j'aurai peut-être dit à un psychologue
si les jeunes comme moi qui sont revenus de l'enfer avaient été aidés plutôt
que lâchés dans la vie, sans famille pour raccrocher leur besoin d'amour, sans
repères pour orienter leur devenir.
Si j'avais été conseillé, je pense que je ne serai pas resté 40
ans seul pour attendre une hypothétique cicatrisation.
Je t'embrasse très fort et pardon pour ce long verbiage».
PS : A la vérité, depuis que j'ai lu ton travail et surtout
depuis que, de mon côté j'interviens en public, je me suis beaucoup interrogé
sur le Pardon, et surtout sur sa signification car je fais partie de ceux qui
ont pardonné, comme je te l'ai écrit une fois.
Certains disent, et ils n'ont pas totalement tort que le pardon
donné à l'Histoire est absurde. C'est vrai, on ne peut ni pardonner, ni ne pas
pardonner à l'Histoire. Ce serait une absurdité que pardonner aux évènements.
Alors qu'est-ce au fond que le Pardon ? Je finis par penser que le "pardon
c'est faire la Paix avec soi, c'est ne pas être habité par la haine, c'est ne
pas connaître la rancune, c'est ne pas réclamer la vengeance". En fait le
Pardon, c'est soi vis-à-vis de soi ce qui est tout autre que le pardon chrétien
qui serait plutôt le pardon à l'Autre pour gagner son paradis personnel.
Le vrai pardon c'est avoir la Paix ici-bas, la Paix avec soi-même,
alors que le pardon religieux (autre que bouddhiste) c'est pour avoir la paix
post-mortem. Si pour ma part j'ai fait la Paix avec moi-même, ne suis ni habité
par la haine, ni par la rancune, ni par le besoin de vengeance, cela ne veut
malheureusement pas dire que je vis TOUJOURS en paix avec moi, ce serait trop
beau.
Je t'embrasse très fort.
Et
une dernière citation extraite de "Dans le nu de la vie du Rwanda"
par Jean Hatzfeld, journaliste à Libération:
"Je ne demande qu'une chose à Dieu: de m'aider à ne pas
devenir méchant à l’encontre de ceux qui nous font tout ce mal. Je ne veux pas
goûter à la revanche".
Michel
VAUGRANTE
Le Cafe des
Philosophes
du 7 septembre
2003
Et pour terminer, voici
une belle histoire
LE SABLE ET LA PIERRE
C'est l'histoire de deux
amis qui marchaient dans le désert. A un moment, ils se disputèrent et l'un des
deux donna une gifle à l'autre. Ce dernier, endolori, écrivit dans le sable,
sans rien dire :
AUJOURD'HUI, MON MEILLEUR
AMI M'A DONNE UNE GIFLE.
Ils continuèrent à marcher puis trouvèrent une oasis
dans laquelle ils décidèrent de se baigner. Mais celui qui avait été giflé
faillit se noyer et son ami le sauva. Quand il se fut repris, il écrivit sur
une pierre :
AUJOURD'HUI, MON MEILLEUR
AMI M'A SAUVE LA VIE.
Celui qui avait donné la
gifle et avait sauvé son ami lui demanda : "quand je t'ai blessé, tu as
écrit sur le sable et maintenant, tu as écrit sur la pierre. Pourquoi ?"
L'autre ami répondit :
"Quand quelqu'un nous blesse, nous devons l'écrire dans le sable où les
vents du pardon peuvent l'effacer. Mais, quand quelqu'un fait quelque chose de
bien pour nous, nous devons le graver dans la pierre où aucun vent ne peut
l'effacer.
APPRENDS A ECRIRE TES
BLESSURES DANS LE SABLE ET A GRAVER TES JOIES DANS LA PIERRE.
õ
Chanson d’accompagnement
final :
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Pardon |
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Paroles:
P. Labro. Musique: David Hallyday 1999 "Sang pour
sang"
Pardon
Je viens vous demander
Pardon pour tous les hommes
Qui n'ont jamais appris
Le verbe aimer
Qui n'ont jamais compris
La force de l'amour
La beauté de la vie
Pardon
Au nom de tous les hommes
Qui ne savent pas aimer
Oh ! Pardon
Au nom de tous les hommes
Qui n'ont jamais aimé
Oh ! Pardon
Pardon
Je viens vous demander
Pardon pour tous les hommes
Qui ignorent le prix
De l'amitié
Qui n'ont jamais connu
Les larmes d'un enfant
Le sourire d'une femme
Pardon
Au nom de tous les hommes
Qui ne savent pas aimer
Pardon
Au nom de tous les hommes
Qui n'ont jamais aimé
Oh ! Pardon
Donne-moi ton regard
Donne-moi ta lumière
Donne-moi de l'amour
Sans quoi, oui, je désespère
Apprends-moi à aimer
Apprends-moi la tendresse
Détruits mes habitudes
Détruits ma solitude
Oh ! Pardon
Pardon
Je viens vous demander
D'accorder votre grâce
A ceux que la vie
A blessé
Et lorsque le temps passe
Ils se retrouvent nus
Perdus désespérés
Pardon
Au nom de tous les hommes
Qui ne savent pas aimer
Pardon
Au nom de tous les hommes
Qui n'ont jamais aimé
Oh ! Pardon
[19654]
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