AVERTISSEMENT: Copyright © by Carmen Carbonari, 1996 .Tous droits réservés. La loi du 11 mars 1957 interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit sans le consentement de l'auteur est illicite et constitue une contrefaçon sanctionnée par les articles 425 et suivants du Code Pénal.
La nouvelle venue, aperçue de dos, je la prends pour une gamine
avec ses pantalons bouffants et ses cheveux frisottés. Mais quel
triste contraste font les rides et le regard fripé que l'on
reçoit, face à elle. Comme si ma jeunesse l'insulte, elle me
toise agressivement. J'esquisse le fameux sourire :
"je-suis-gentille-aime-moi", ses lèvres bougent sans
s'ouvrir, tel un museau de lapine. En pensant "affreuse, la
vieille!", je me réfugie à l'autre bout de la salle.
Nous faisons le point de la séance précédente : Anne dit
qu'elle n'a pas éprouvé le besoin de boire plus de trois
bières par jour cette semaine, Raoul a trouvé du travail,
Maurice est heureux d'avoir dormi deux nuits sur quatre sans
somnifères, Christine a réussi plusieurs transmissions de
pensée, chacun a eu ses diverses satisfactions, sauf moi, et
Boris qui n'a pas cessé de fumer.
La nouvelle venue se présente : "Marthe. Je viens ici parce
que je ne veux pas vieillir, pas me rider, pas avoir de cheveux
blancs, pas mourir". J'éclate de rire; les autres demeurent
neutres, comme si la demande n'avait rien d'incongru. Elle
m'irrite cette vieille qui ne veut pas dételer alors que moi,
malgré ma jeunesse, je vais sûrement claquer avant elle. Je
bondis au milieu du groupe :
- Moi aussi j'ai quelque chose sur le coeur : j'ai quitté mon
pays pour venir voir le plus grand spécialiste, ici, je croyais
en lui. Au bout de cinq mois il m'a mise à la porte, il m'a dit
que j'étais bouffée par les champignons et qu'il ne pouvait
rien pour moi, avec une voix si méchante, un ton si dur, et sans
un regard... comme un lâche il fuyait mes yeux et je ne pouvais
rien répondre, j'étais obligée de partir comme ça, avec son
diagnostic-condamnation, et avec tout ce que j'aurais voulu lui
crier... que lui aussi un jour il sera foutu et personne ne
pourra rien pour lui non plus, et...oh.
Ils sont tous autour de moi, silencieux, trente prunelles
braquées sur moi de quelque côté que je me tourne : comme si
je recevais trente rayons de glace je sens brusquement
l'inutilité de mes paroles :
- Alors, aidez-moi, faites quelque chose!
La vieille Marthe s'approche jusqu'à me frôler : "Et toi,
que peux-tu pour moi?". Je recule de trois pas : elle
m'inspire du dégoût, c'est justement la seule du groupe avec
laquelle je n'ai pas envie de travailler :
- Je ne veux rien faire pour toi.
Je sens ses yeux s'accrocher aux miens qui fuient, j'ai une sorte
de honte pour elle, honte de ses joues flasques, de ses
paupières bouffies, que le maquill-âge ne réussit pas à
sauver.
- Je ne peux rien faire pour toi, Marthe.
- Et moi, je te demande de m'aider.
Plus je recule, plus elle avance, finissant par me bloquer contre
le mur.
- Laisse-moi, Marthe, tu sais bien que je ne peux rien faire pour
ton faux-problème qui n'est qu'une réalité.
- Ose donc me regarder en disant ça, comme tu voulais que ton
médecin te regarde en te disant qu'il ne peut rien pour toi,
toute pourrie de l'intérieur, ose, vas-y, ose! Je ne peux
supporter plus son souffle de vieille et quand j'ose la regarder
le cri jaillit échappant à mon contrôle :
- Oui je ne peux rien pour toi rien pour tes joues molles vieille
guenon ratatinée vieille taupe ton trou t'attend cesse d'être
ridicule ridée du cul ridée du cul...
À son tour elle recule devant moi et soudain elle tombe à
genoux en frappant le sol de ses poings :
Nom-de-dieu-de-nom-de-dieu qu'est-ce que cet animal à l'image de
son créateur! On s'extasie devant un centenaire, mais qu'est-ce
que c'est que cette création incapable de tenir debout plus de
cent ans! Qu'est-ce que c'est que cet animal?"
Qu'est-ce que c'est que cet animal... Elle répète la phrase
comme un disque rayé, les larmes délaient son maquillage, elle
devient de plus en plus grotesque, pitoyable, "qu'est-ce que
cet animal" demande-t-elle sans arrêt. Enfin elle se
relève , et j'ai l'envie aberrante d'arracher ses pantalons
bouffants, de la mettre nue, de caresser sa vieille carcasse, de
la réchauffer... "ici, tout est possible" avait dit
Michel, mais j'hésite à faire le pas... "Qu'est-ce que
c'est que cet animal"... sa voix s'éraille de plus en plus,
elle semble sur le point de perdre sa respiration, à ce moment
de toutes mes forces je hais Michel qui n'intervient pas, qui la
laisse souffrir, tremblante, suffocante. J'ai envie de la saisir
la serrer contre moi comme on berce un enfant malheureux... j'ai
envie d'être toute-puissante pour la rendre immortelle... Quand
elle me voit pleurer, elle s'arrête, ouvre la bouche en gobant
l'air à la façon d'un nouveau-né, puis referme ses lèvres qui
bougent en silence comme un museau de lapine, et elle s'abat sur
moi de tout son poids. Une tendresse inconnue me pénètre
soudain, une onde chaude passant d'elle à moi semblable à un
même sang pour nos deux corps, il n'y a plus de vieille ni de
rides, plus de champignons ni de peur de mort : il y eut, hors du
temps, un instant.
- ... Tu es tout de même là pour expliquer, Michel, tu sais
mieux que nous!
- Qui pose les questions possède en lui les réponses.
- Mais enfin qui commande, ici?
- Tout le monde et personne : ici, pas de Monsieur-le-Docteur pas
de gourou pas de gros-papa fouettard ou câlinard pas de biberon,
chacun se prend en charge sans enkikiner l'autre.
- Mais je peux quand même demander conseil!
- Naturellement! Viens là, kiki...
- Viens m'enkikiner petit chien, ouah-ouah...
- Viens lécher ta pâtée...
- Allez, toutou à quatre pattes!
- Ouav-ouav...
- Mais vous êtes tous dingues!... Vous débloquez tous!
- Heureusement! On est là pour ça : plus est loin le blocage de
ton enfance, plus tu as été bloquée, et plus il te faudra
débloquer pour être débloquée.
Leurs rires m'exaspèrent :
- Michel, dis-leur de se taire!
- Tiens! Dieu-le-Père est parmi nous?
- Tout à l'heure, si Michel était intervenu, je n'aurais pas
vécu ce moment d'éternité avec toi, constate Marthe, d'une
voix douce.
Apprendre ainsi qu'elle a eu le même sentiment que moi me clôt
le bec. Grégoire dit que Marthe et moi l'avons troublé, il ne
désire pas faire de Bio-énergie aujourd'hui, mais la
relaxation-descente dans les niveaux intérieurs. Le groupe
approuve. Je ne comprends rien à ce qui se passe ici; je suis le
mouvement et m'allonge par terre avec eux.
J'entends la voix de Michel, de plus en plus grave, de plus en
plus lente, je deviens de plus en plus lourde, de plus en plus
dense, une chaleur m'inonde, je me sens toute molle,
merveilleusement bien...
- ....... Vous descendez votre escalier... des... cen... dez...
Bizarrement je me trouve sur la première marche d'un escalier de
pierre, sombre et froid.
- "Des... cen... dez..."
... Une marche très haute, glissante, à la deuxième marche je
butte sur un obstacle, il fait noir, je tâtonne, impossible de
passer : l'escalier est bouché.
La voix de Michel continue à guider les autres qui semblent
descendre de plus en plus loin... de plus en plus profond... Je
me demande où ils vont. Le temps me paraît long. Pourquoi
n'ai-je que deux marches, et puis plus rien : un mur. Je cogne
contre ce mur, il est solide, je m'assois sur la marche et
j'attends que ça se passe, avec cependant la sensation diffuse
que, de l'autre côté du barrage, "mon" escalier
existe...
La voix de Michel, à la fois proche et lointaine... Les autres
descendent-ils vraiment si loin en eux, ou bien sont-ils, comme
moi, assis sur leur première marche dans le noir et le froid, à
attendre la fin de la séance? J'écoute leurs respirations,
lentes, paisibles, j'ai le sentiment que leurs souffles planent
en ailes déployées dans la pièce, il semble que l'air se
matérialise autour de moi, je me sens flotter, je ne saisis plus
ce que dit la voix de Michel, je suis hors jeu, j'ai conscience
d'être avec eux, avec leurs corps dans la pièce et en même
temps terriblement seule perdue frustrée, j'ai raté le train de
la joie que tous les autres ont pris et qui fonce maintenant vers
des bonheurs que je ne connaîtrai pas... Qu'est-ce que je
raconte? Qu'est-ce que je fais là? De nouveau, j'essaie de
passer, je tape avec mes poings avec mes pieds, en vain. Que
signifie ce mur... J'abandonne : il n'y a vraiment rien d'autre
à faire qu'à m'installer dans mon obscurité en attendant le
retour des autres. Quand ce moment arrive, tout mon côté droit
est glacé, ankylosé.
Assis en rond, nous faisons le point du voyage : presque tous ont
eu des découvertes, joyeuses pour certains aux visages d'enfants
extasiés, douloureuses pour d'autres en sueur et grelottants. Je
les écoute, effarée, moi qui n'ait pas décollé de mon unique
marche...
- La prochaine fois, prends une lanterne, suggère Valentin.
Mais personne ne rit.
- Et tu verras peut-être, dans cette humidité sombre, pousser
des champignons, dit Denise d'un ton lugubre.
Une fois de plus je cherche de l'aide vers Michel; il est resté
près de Boris, toujours à terre et tremblotant de tout le
corps. A travers le cliquetis de ses dents, des mots passent,
hachés, haletants, Michel l'encourage:
- Vas-y, Boris , rattrape-le!
- Il a encore disparu... porte de gauche... ou celle de droite...
je ne sais pas...
- Appelle-le!
- Le revoilà... il me nargue encore... il court plus vite que
moi, jamais je ne le rattraperai...
- Si, parce que c'est TON escalier, Boris !
- Mais ce monstre hante toutes les marches, il me défie, il
me...
- Vas-y, Boris ... vas-y!
Ses yeux roulent sous les paupières, il semble sur le point de
perdre le souffle, et puis soudain, un halètement rauque :
- Je l'ai!... je le tiens... je... je...
- Continue Boris ... qui est-il?...
- Je ne vois que des morceaux de sa tête... comme dans une glace
déformante... un nez gigantesque ou un front énorme ou des
lèvres géantes... des lèvres... des LEVRES...
- Que font-elles?
- Elles parlent.
- Que disent-elles?
- Je ne les entends pas.
- Touche-les.
- Oui... elles se laissent toucher... Je les connais!
Le hurlement me fait sursauter.
- Je les connais... ôôôôôô.....
Boris pleure, le cliquetis de ses dents cesse, ses mâchoires,
ses joues redeviennent molles, il dit doucement:
- Je le connais je l'ai lâché il s'en va à reculons, mais ses
lèvres monstrueuses crient toujours...
- Que disent-elles?
-TUFUMERATUFUMERATUFUMERA... les lèvres disparaissent, mais
l'écho revient de tous les côtés : TUFUMERA...TU-FU-ME-RA...
NON! NON! NON!....
Sous la formidable bataille qui se livre en lui, la chair de
Boris semble vouloir éclater, pulvérisée par... La colique et
la nausée me tordent le ventre et me jettent vers les lavabos,
poursuivie par les cris de bête égorgée.
Quand je reviens, tout est silencieux. Christine s'étonne que le
travail de Boris l'ait remuée à ce point, elle veut en savoir
plus. La voix de Boris est calme, il paraît tout mou, tout
relâché, apaisé :
- J'ai reconnu mon père : pendant que je le tenais, j'ai eu la
même sensation que lorsque le tabac me manque : ce besoin qui
anéantit tout le reste, cette compulsion plus forte que moi...
C'est terminé, dit-il en souriant - il jette son paquet de
gitanes- mais au milieu du groupe : "Qui le veut?"
- Si vite que ça? Tout à l'heure encore, tu fumais!
- Etait-ce moi? J'obéissais à un ordre déposé en moi par
un... non, ce n'était pas un monstre, c'est mon souvenir qui l'a
transformé ainsi : mon père a toujours été bon avec moi, sauf
ce jour où... il m'a découvert volant des cigarettes dans son
coffret; il les a reprise : "Tu es trop petit pour cela, va
faire tes devoirs, quand tu seras grand tu fumeras!"...
Est-ce que vous comprenez? "Quand tu seras grand tu
fumeras"... Devenu grand, c'est devenu pour moi un ordre :
"tu fumeras, tu fumeras..." Voilà! C'est tout : c'est
bête, mais ça m'a bousillé la moitié de mes poumons.
- Pourquoi n'est-ce pas aussi rapide pour moi avec la bière,
demande Anne, je voudrais bien m'en délivrer aussi facilement!
- Cela peut venir pour toi d'un seul coup, à la prochaine
séance : la révélation que je viens d'avoir est le résultat
de toutes mes recherches précédentes.
La vieille Marthe exprime tout haut ce que je pense tout bas :
- Je ne comprends rien à ce qui se passe ici, je me demande ce
que je fais là! Pour moi, il n'y a rien eu, j'ai descendu un
escalier en colimaçon qui tournait, tournait sans fin à me
donner le vertige... aucune porte : rien. Personne.
- Il y avait tout de même quelqu'un, dans ton escalier.
- Je viens d'affirmer qu'il était vide : complètement désert!
- Alors, tu es déjà morte, dit Gontran.
- Teins! Voilà pourquoi elle a si peur de mourir...
Michel intervient :
- Et toi, Marthe, où étais-tu?
- Moi?
Bouche-bée, Marthe le regarde en se redressant comme si on
venait de lui enfoncer un clou dans les côtes, puis le clapet
des lèvres se referme en museau de lapine broutant.
- Qui donc descendait l'escalier? insiste Michel
- Moi, bien sûr! Mais, autrement, l'escalier était vide, et il
n'avait pas de fin : ça aurait pu durer, comme ça, toute...
toute... heu...
- Toute l'éternité?
- Si tu veux.
Le museau de lapine broute frénétiquement; une fois de plus
j'ai le sentiment d'éprouver dans ma gorge ce qu'elle vit, les
larmes piquent les yeux. Christine dit:
- Moi j'ai entendu un nom, répété sans arrêt, c'était ma
voix qui m'appelait, qui m'aidait à descendre, quand je suis
arrivée devant un portail, elle m'a murmuré : "N'oublie
jamais, Christine, n'oublie jamais!"... Mais je ne sais pas
ce qu'il ne faut pas oublier.
Les paroles de Christine éveillent quelque chose en moi, une
sorte de chuchotement impératif : souviens-toi- souviens-toi...
- Qui veut s'appeler, ici, tout de suite, comme Christine s'est
appelée dans son escalier? demande Michel.
Je saute sur l'occasion :
- Moi : Ca... Caâ... Câââ... Seule, ce serait possible mais
là, devant le groupe...
- Alors tu essaieras seule, ce sera l'exercice de la semaine.
Anne découvre qu'il est facile de présenter son nom à la
façon d'une pièce d'identité, mais elle ne peut pas s'appeler;
Grégoire non plus. Ceux qui réussissent à le faire prennent un
visage figé, un ton automatique, monotone, monocorde, destiné
à un esclave ou un animal; ou bien une voix dure, agressive,
comme s'il s'agissait d'un ennemi à vaincre. Pourquoi ce manque
de tendresse général, ici, pour soi-même?
- Antoi-nette! Antoi-nette!
Le "nette" est comme un coup de cravache... Oui, tout
en elle est net, visage pointu, cheveux lisses tirés en chignon
plat, sa voix aussi est plate, raide, automatique, emprisonnée
dans ce nom qui entre dans mes oreilles tel un ordre sans
réplique :
- En-toi-nette! En-toi-nette!
Maurice aussi s'appelle mécaniquement... au bout d'un court
instant je perçois son rythme d'une étrange façon :
"Mort-hisse! Mort-hisse!"... Je refoule à grand peine
les vagues d'un rire incoercible, ça y est, je débloque à mon
tour! Patrick, lui, nuance, module sur toute la gamme, c'est
agréable, mon fou-rire s'apaise... et soudain : "...
trique! Pas-d'trique! Pas-d'trique"
Je continue à débloquer? Tant pis : je commence à entrevoir
quelque chose... Il termine avec un sourire de petite fille
aguichante. Je ne peux pas m'empêcher de lui demander :
"As-tu souvent été battu? -
- Rossé, oui!"; un tour de prunelle encore plus accrocheur
que le sourire...
J'ai l'impression de regarder avec des yeux différents,
d'entendre avec des oreilles qui n'ont jamais écouté de cette
façon, mon coeur bat comme si j'en avais vingt...
- Christine... Chris - tine...
Cristalline : c'est ainsi que je reçois sa voix très douce,
mais tout à coup elle accroche : Chris- titine...Chris-titine...
Elle balance entre les deux pôles du prénom avec une grimace
qui annonce autant les rires que les larmes, puis brusquement les
sanglots : "Titine... ma petite Titine... ma pauvre petite
Titine..." Elle pleure doucement, à visage découvert, sans
honte, en s'appelant comme on câline un enfant tendrement aimé
retrouvé après une longue absence; un courant de gêne circule
dans le groupe, certains paraissent aussi troublés que si elle
était en train de se masturber devant nous, ou bien en train
d'accoucher d'un nouveau-né indécemment couvert de tendresses
et de chairs intérieures... "ma pauvre petite
titine..." puis soudain elle se dresse debout en ouvrant les
bras et le cri jaillit avec une densité qui envahit toute la
pièce :
- Chri... stine ! Chri... stine !
Chaque fois qu'elle proclame son nom, elle paraît grandir, à la
fois par la tête et par les pieds, de tous les côtés...
Après Christine, Marthe alléchée fait un autre essai :
- Marthe!... Marthe?... Ma p'tite Marthe...
L'appel reste sec, distant.
- Zut! C'est comme si j'appelais quelqu'un qui n'existe pas: il
n'y a pas d'écho.

Ce matin, pour la première fois, en faisant ma
toilette, je ne retrouve pas sur le peigne la touffe habituelle
de cheveux morts; ma peau semble aussi plus lisse, moins sèche,
moins rugueuse; même le blanc de mes yeux brille, délivré des
traînées jaunâtres, filandreuses, qui me voilaient le regard
dès le réveil. Est-ce possible? J'ai envie de téléphoner à
Michel, exprimer mes doutes encore plus forts que ma joie, mais
à quoi bon... Je sais trop bien ce qu'il me répondra, et je ne
parviens pas à y croire vraiment, il me faut une preuve,
visible, touchable, quelque chose d'irréfutable... des radios,
des examens, oui : c'est cela; je reprends aussitôt rendez-vous
chez le docteur Z.

- ... Une rémission. Il y a fréquemment des
rémissions de ce genre juste avant... hum...
Le docteur Z. racle sa gorge et j'entends bien ce qu'il ne dit
pas.
- Juste avant l'issue fatale, docteur?
- Juste avant une certaine aggravation.
Il m'agace toujours autant, celui-là, avec ses réponses tour à
tour évasives ou agressives. Je le regarde et je le sens, ainsi
que j'ai appris à regarder et sentir l'autre, dans le groupe de
Michel. Sous son indifférence et sa dureté, est-il possible
que... oui, peut-être...
- Ça vous fait mal au coeur de ne pas pouvoir me guérir?
Son stylo s'arrête sur l'ordonnance, il lève la tête et c'est
la première fois qu'il m'examine vraiment. Je découvre ses yeux
clairs, d'un bleu délavé mais affectueux. Ici aussi, comme avec
Michel, l'échange des regards fait respirer plus amplement, dans
un silence plein de vibrations. Le docteur Z. me sourit
tristement :
- C'est la première fois qu'un malade me demande ce que me fait
sa maladie.
Il me contemple longuement, profondément, lui aussi semble avoir
besoin de cette attention partagée.
- Docteur, combien de temps peut durer cette rémission?
Il se repenche sur l'ordonnance et, lui qui m'avait fait si mal
avec sa brutalité : "Inutile de revenir, je ne peux rien
pour vous", dit doucement :
- venez me voir quand vous voudrez.
Dehors, j'observe autour de moi : se peut-il que les choses, les
événements, les gens, soient avec nous si différents dès que
l'on change un peu soi-même? J'essaie de saisir le regard
lointain des passants pourtant si proches sur le même trottoir.
Mais aucun déclic, tout reste vague, froid; alors pourquoi, avec
le docteur Z...? Peut-être, sincèrement, n'ai-je aucune envie
de respirer en communion avec ces fantômes croisés dans la
rue... Alors, est-ce que les choses, les événements, les gens
nous donnent seulement ce que nous attendons d'eux, ce que nous
provoquons, ce que nous désirons...? Alors, mes champignons,
est-ce moi qui les ai appelés, nourris, multipliés? Je me sens
soudain inexplicablement responsable de moi.

Dans la nuit le téléphone sonne, c'est le
souffle oppressé de Patrick :
- J'ai besoin de toi.
- Et moi, j'ai besoin de dormir!
- Je t'en prie ne raccroche pas, il n'y a que toi qui peux...
- Quand Michel t'a demandé quelle personne tu détestais le
plus, tu m'a nommée : alors...
- Justement! Je viens de comprendre pourquoi : tu as les yeux de
ma mère et...
- Dis donc, je suis plus jeune que toi!
- L'âge n'a rien à voir avec ce que je sens : tu as ses yeux et
sa voix : tu peux dénouer ce qu'elle a noué toi tu peux me
permettre... oui dis-moi que j'ai le droit... dis avec SA voix
que c'est à moi et que j'ai le droit d'en disposer comme je le
désire oh dis-le moi, je veux réussir à aller jusqu'au
bout.......
Je n'aime pas ce malaise amer qui dessèche ma gorge et pourtant
il m'est impossible de raccrocher j'aurais le sentiment
d'enfoncer sous l'eau la tête d'un gars qui se noie; au trouble
qui m'envahit je devine ce qu'il est en train de faire, sa
respiration saccadée dans mon oreille est une mauvaise tentation
de... j'aperçois mon visage dans la glace et je découvre mes
yeux: froids, secs, figés, ai-je vraiment ce regard de
castratrice-sans-joie?
- Patrick...
Je défie ma propre tête de juge :
- Patrick! Patrick tu as le droit, tu entends, c'est ta
propriété, c'est ton corps-à-toi, ta vie! vas-y Patrick,
profites-en, tu as le droit d'en jouir à ta guise, oui...
Ses soupirs mêlés aux soubresauts de mon coeur pendant que
j'affronte mon regard... et maintenant, seule devant le miroir,
je m'appelle : cette voix qui dit mon nom automatiquement est
comme ces prunelles dures qui me scrutent dans le vide : je ne
les sens pas de moi... Alors, de qui sont- elles?

Le jeudi suivant, jour du groupe, je n'ai pas
encore réussi à m'appeler vraiment : comme dit Marthe, il n'y a
pas d'écho, personne. Plus l'heure de la rencontre approche et
plus la migraine augmente, alors je n'irai pas. D'ailleurs,
suivant la règle du groupe, Patrick va raconter... et de nouveau
ils me toucheront avec leurs regards lourds, gluants,
salissants... non, je n'irai pas, je ne me laisserai pas enfermer
dans leur image-de-moi, j'ai assez de mes problèmes, sans
supporter, en plus, leurs projections et leurs refoulements,
sexuels, spirituels ou politiques : quand il m'a reproché de
vivre sans travailler, Raoul avait-il oublié que je suis toute
minée par les champignons parasites? J'entends encore sa voix
aigre, injustement révoltée contre moi :
"- celui qui n'a pas eu faim, Carmen, ignore la panique de
n'avoir pas de quoi se payer un morceau de pain" -
"celui qui n'a pas été riche et jalousé au milieu des
pauvres ne peut pas savoir, Raoul : 'il est souvent plus
difficile d'assumer le bonheur que la misère' disait mon père.
C'est vrai : on excuse tout aux pauvres mais on ne pardonne rien
aux riches." - "enfin, celui qui a ses poches pleines
de sous..." - "et celui qui a son corps plein de
santé? c'est plutôt à moi de t'envier, Raoul : je vais mourir;
j'échangerais bien ta peau contre mon compte en banque!"
Pouvoir ME nommer, face à eux, me protégerait de leurs
fantasmes, mais plus je répète mon prénom, plus je découvre
qu'il ne m'appartient pas, je reste à côté de lui. Qui appelle
Carmen? Il me semble reconnaître, à travers ma voix, celle de
ma mère, lointaine et présente à la fois morte et vivante...
Comme la mère de Patrick tient captif le sexe de son fils, ma
mère tiendrait-elle aussi mon prénom? Cette folle pensée
m'amuse tellement, que la migraine disparaît d'un seul coup.
Mais il est trop tard maintenant pour rejoindre le groupe.

Frustrée d'avoir manqué la soirée, je ne
parviens pas à m'endormir, je leur en veux, à tous, de ne pas
être avec eux.
Enfin le téléphone sonne, c'est Patrick, ma colère bondit,
heureuse de trouver une chose à casser :
- Tu as encore besoin de moi, tu...
Une voix douce et ferme que je ne lui connais pas m'arrête :
tout va très bien pour lui, il est seulement question de mon
escalier bouché :
- ... et tu ne pourras jamais guérir si tu ne le débouches pas.
- Pourquoi Michel ne me l'a-t-il pas dit?
- Il aide ceux qui sont là, les autres... il ne va pas les
chercher par la main; de toute manière on finit par comprendre
et venir; mais toi, dans l'état où tu es, le plus rapide sera
le mieux!
- Dans l'état où je suis? Que veux-tu dire?
- Tu crois que ça ne se voit pas? Tu es coupée de ta sève :
ton escalier, c'est ta force vitale, et si tu n'enlèves pas ce
mur qui l'obstrue, séparée de tes racines, tu ne peux pas
vivre!
- Pourquoi Michel ne me l'a-t-il pas expliqué?
- Devine, petit ouah-ouah!
Il raccroche. Je me recouche en pensant : ils sont tous
détraqué, encore plus dingues que moi! Et ma colère se brise
enfin en douceur de larmes chaudes.

Le jeudi suivant j'ai, en plus de la migraine,
une violente crise d'étouffement. Le docteur Z. m'avait
prévenue et remis tous les cachets nécessaires pour la
supporter en attendant l'accalmie. L'étouffement, l'angoisse, la
panique... Après les intestins maintenant les poumons... La
rémission a été courte! J'étais pourtant bien décidée,
aujourd'hui à rejoindre le groupe. Mais pas dans cet état...!
Au moment où je me recouche, Patrick téléphone :
- "... je m'en doutais: toi et tes foutues résistances!
Dans une heure, quand il sera trop tard pour venir, ta migraine
s'envolera... je passe te chercher!"
En réalité, c'est cela que j'attendais : qu'on décide pour
moi, qu'on me prenne en charge, voilà ce que j'espérais de
Michel ou du docteur Z. : les médecins sont là pour ça, non?
Cette fois-çi, je vais en profiter, du groupe : je vais leur
montrer, à tous, dans quel état je suis, à quel point j'ai
besoin qu'on m'aide, qu'on s'occupe de moi, qu'on me sauve : je
vais leur montrer...
- Parce que, tu comprends, Patrick : pour eux, tout va bien: ils
viennent seulement pour que ça aille encore mieux... pour avoir
des joies supplémentaires, jouir plus, créer davantage; mais
pour moi, c'est une question de vie ou de mort!
- Nous mourrons tous un jour ou l'autre, ton cas n'a rien
d'original.
- Je me demande pourquoi je suis toujours exclue de tout, de
partout...
- Oui, même de ton escalier : exclue de ton propre corps, quelle
championne!
- Avec le groupe aussi : ils m'empêchent d'être moi.
- Bien sûr, c'est la faute des autres quand nous ne...
- Je sais que c'est à cause de moi, mais c'est quand même à
cause d'eux que je suis sans poids au milieu d'eux : sans
consistance, comme s'ils me traversaient sans arrêt.
- Pourquoi ne demandes-tu pas à Michel quelques séances
personnelles à son cabinet de consultation? Descends, je vais
garer la voiture.
Encore une nouvelle venue! L'apercevant d'abord de dos, je ne
comprends pas l'intérêt qu'ils lui portent : tous ces regards
braqués sur elle me déclenchent une toux incoercible, qui se
transforme en hoquet lorsque je vois la fille de face : elle n'a
plus de visage, la peau totalement colorée, même celle des
oreilles et du nez, couverte de tatouages ahurissants, où l'oeil
essaie en vain de trouver un repos, une ligne, un sens... Au
milieu de ce magma, les prunelles vertes et mobiles nous jaugent
tour à tour et lorsqu'elles s'arrêtent sur moi, le hoquet
jaloux est tout prêt de m'asphyxier.
- Je m'appelle Barbara, je viens ici pour...
À quoi bon rivaliser? Pour moi c'est encore raté : une fois de
plus, exclue. Pas de dynamique de groupe aujourd'hui :
bio-énergie, chacun travaille sur lui, sur la réponse de son
corps, sans s'occuper des autres. Nous faisons le
"crochet": comme si nous étions suspendus par les
dernières vertèbres nous laissons en avant tomber bras-tête-
buste... Autour de moi, les cuisses, les mollets, commencent à
trembler, les respirations bougent : laisser le corps
s'exprimer... Mais le mien ne parle qu'avec des crampes... que le
mental soutient : "qu'est-ce que je fous là? Puisque je
vais mourir, je ferais mieux d'aller me confesser, me droguer, ou
baizer, n'importe quoi..." J'oublie que j'ai déjà
essayé... je me rappelle que ça n'a rien arrangé... ça y est,
je tétanise... la "pince de crabe", comme ils disent,
mes doigts se bloquent... ma bouche devient du bois, ma gorge
aussi... Je ne peux plus déglutir, impossible d'appeler à
l'aide : mes lèvres sont paralysées je me sens emmurée vivant
dans mes propres muscles raidis. Cette raideur, cette paralysie,
ce blocage musculaire, c'est ma réponse à la vie, je le sais :
changer cette réponse... J'ai une furieuse envie de tout casser,
et en même temps je reste paralysée... Une détresse horrible
m'envahit de plus en plus... et c'est le basculement, je ne
désire plus appeler au secours, plus besoin des autres : cette
détresse est MA vérité, elle me subjugue, me possède, me...
- Oui, dit Michel, vas-y... jusqu'au bout!
Sa présence, sa voix me rassurent, puisqu'il est là, pourquoi
ne pas me laisser aller, laisser vivre cette détresse, la
lâcher comme une bête sauvage, l'aider à sortir de moi... ça
y est, je respire... le blocage de mes muscles fond, ma carcasse
me répond enfin... plus de crampes, plus de paralysie, je
tremble de partout...
- Laisse trembler, dit Michel.
Je tremble et je ris... je ris avec tous mes muscles, avec tous
mes os, jusqu'à la pointe de mes cheveux, de mes doigts... Je
ris, et mon corps fourmille de vie.
L'exercice suivant, Christine vient le faire avec moi, elle
commence :
- "Qui es-tu?"
C'est facile de laisser défiler les images vives:
- "je suis Carmen"
- Qui es-tu?
- une sud- américaine
- Qui es-tu?
- ... hérité de mes parents pas mal d'argent et un corps pourri
- Qui es-tu?
- ... que les plus grands spécialiste ne peuvent pas sauver
- Qui es-tu?
- ...même le docteur Z. de Paris...
- Qui es-tu?
- ... m'abandonne!
- Qui es-tu?
- ......
- Qui es-tu?
- .......
- Qui es-tu? "QUI"est "TU?
- .......
Oui, se taire, quand le mental a déroulé son film, quand on est
au bout des images, au bout du cinéma... pour ne pas laisser
sortir ce qui vient après; il faut se taire.
- Qui es-tu?
Christine est un sphinx inflexible renouvelant sa question sans
pitié :
- Qui es-tu?
Comment ce moi qui ne peut même pas s'appeler, pourrait-il se
dévider à l'autre?
- Qui es-tu?" QUI" est tu?... Oui-Oui, se taire,
puisqu'on ne sait pas...
- Qui es-tu? Qui es-tu?....
Cette Christine-sphinge m'agace, m'irrite, m'enrage, tout à coup
je vois sa chair se défaire soudain je suis devant le mur qui
bloque mon escalier, il n'y a plus de visage qui m'interroge il
n'y a plus qu'un obstacle sur lequel je vais taper cogner...
Attention je vais te crever te couper en morceaux te bouffer
te... Je bouffe la serviette qu'on me fourre entre les dents et
je prends ma décision : ce mur qui bouche mon escalier va
sauter; pour aller plus vite je suis le conseil de Patrick : un
rendez-vous avec Michel.
Mais n'oublie pas, dit Patrick en me reconduisant, qu'il chie
comme nous, alors ne lui mets pas sur le dos la défroque de ton
bondieu.

- ... Comment se rappeler à quelle époque ont
débuté les coups d'aiguilles, de clous, les selles liquides et
les... non, vraiment je ne me souviens pas! Ce n'est pas mauvaise
volonté, puisque je viens ici pour guérir : vous savez, il
paraît que la peau de mes intestins, par endroits, est plus
mince que... La date? Mais non, je vous dis que je ne m'en
souviens pas !
- Allongez-vous.
En consultation personnelle, j'apprécie son vouvoiement.
- ... dé-t'en-due... de-plus-en-plus-dé-t'en-due...
Je me laisse aller à cette voix sécurisante qui me rend toute
molle-pesante-calme...
- ... Vous seule savez...
Je n'ai plus envie de bouger, mes paupières sont lourdes, une
pulsation chaude se propage dans tout mon corps, la voix de
Michel résonne en moi comme ma propre voix, mais tranquille,
apaisante, déconnectante... Des ombres et des lumières... oui
je retrouve, maintenant...
- ... en décembre, le stage de ski... l'auberge de jeunesse...
Je vois la banderole : "Au Ski de l'An 2.000".
Avec la voix de Michel je refais le voyage... aucun indice de ce
qui aurait pu déclencher... Ni la nourriture ni les compagnons
du stage ni...
- Je suis mal... je veux arrêter... ça m'empêche de respirer.
- Qu'est-ce qui empêche de respirer?
- Je ne sais pas... je suis angoissée... j'ai envie de courir...
oui, il faudrait fuir, tout de suite!
- Fuir quoi?
- J'ai très peur. Je ne tiens pas sur les skis, je tombe.
- Qu'est-ce qui vous fait tomber?
- Je n'ai pas envie de faire du ski, je reviens toujours voir la
banderole... ce n'est pourtant pas un drapeau... non, c'est une
simple banderole : "Au Ski de l'An 2.000", je suis mal!
- Touchez la banderole!
- Non!
- Pourquoi?
- Elle est... Elle est... j'ai la diarrhée, arrêtez!
- Touchez la banderole!
- Non! Je n'ai pas le droit de la regarder... il faut que je
parte! Il faut partir...
- Avant de partir, regardez autour de vous : n'y-a-t-il pas un
objet avec lequel vous pourriez toucher la banderole?
- Un rayon de soleil?
- Oui, allez-y!
- Elle est pleine de choucas, les rayons les fait s'envoler en
criant méchamment, il n'y a plus d'inscription sur la banderole
: elle est blanche.
- Pouvez-vous la toucher?
- Oui...
- Inscrivez dessus ce que vous voulez.
- Au ski de... Non, je n'ai rien a écrire dessus!
- Terminez l'inscription.
- Ma main est paralysée... j'ai mal aux yeux, je veux arrêter.

La séance de Bio-énergie débute par le
"crochet" : comme si nous étions suspendus par les
dernières vertèbres... nous donnons la parole au corps, libre
de vivre ce qui lui plaît, rires ou larmes, plaintes ou
révoltes, sans jugulages.
Raoul, avec sa dignité de révolutionnaire non- violent, trouve
bête de mettre son postérieur en l'air : incommode et stupide.
Il préfère continuer à faire le beau : bomber le torse -
rentrer le ventre - serrer les fesses : voilà le vrai homme.
- Peut-on se dire non-violent, si l'on n'a pas cessé la
répression contre son propre corps? demande Christine en
laissant tomber en avant tête-buste-et-bras-ballants...
- De toute façon, je ne suis pas ici pour moi, explique Raoul
une unième fois, mais pour apprendre à mieux aider les
autres...
- Bien sûr, alors, commence par nous : laisse-nous faire
l'exercice en paix.
Thomas laisse échapper un chapelet de pets qui allument des
fous-rires dans tous les coins de la salle; ça ne rate jamais :
chaque fois qu'un nouveau venu prend cette posture, son premier
défoulement commence par là... avons-nous donc tant de vents
refoulés? Thomas n'en finit pas de dévider les siens, je me
demande où il les conservait. Enfin l'agitation se calme, autour
de moi je perçois le tremblement des cuisses et des mollets...
c'est extraordinaire comme cette position, qui m'était si
pénible au début avec les crampes dans les mains, les
douloureuses crispations dans les mâchoires, me donne à
présent de la joie dans ces endroits-là... laisser monter cette
joie, lui permettre de circuler dans le corps entier...
aujourd'hui, c'est jusqu'aux reins que se propage le tremblement,
j'ai soudain la sensation aiguë de mes fesses ballottant
au-dessus de ma tête... Ah non, je veux bien que le mouvement
remonte et redescende le long de mon dos et des épaules mais
cette trépidation de mes fesses échappant à mon contrôle est
inconvenante, j'essaie de casser la position, je ne peux plus :
la liberté de mon corps est déjà plus forte que ma volonté.
L'indignation, une sorte de rage humiliée monte en moi :
"tout ceci est ridicule, oui, complètement ridicule!
Arrêtez ce ridicule..."
Simultanément, j'entends le cri de refus "ridicule"
dans ma tête jugeante, et le cri de joie "ris du cul"
dans mes fesses heureuses vibrantes comme des joues rieuses : ris
du cul, oui, ridicule, oui...
Le balancement entre les deux me donne le vertige non je ne veux
pas recommencer à tétaniser à bloquer, court- circuiter... ça
y est les fesses ont gagné, elles ont le droit de rire de
trembler de péter en l'air de laisser passer l'énergie le sang
la vie la joie depuis les talons jusqu'au bout des cheveux tout
devient rose-mauve je ne sais plus qui je suis fesse ou tête je
ne sais plus où je suis plus rien qu'une boule frémissante de
chaleur lumineuse qui se dilate de plus en plus...
Tout près de moi quelqu'un pleure : "Salauds! Les
salauds..." Pour la première fois, Barbara sort de son
mutisme au cours d'un exercice. Mais elle ne va pas plus loin.
C'est avec le mouvement suivant qu'elle peut enfin s'exprimer;
allongée sur le dos, nous levons les bras à la verticale, nous
tendons les mains, les doigts, le plus haut possible : essayer de
toucher, d'atteindre... chacun pour soi. Ce moment-là me laisse
indifférente, je n'ai aucune envie d'attraper quoi que ce soit,
pas même la guérison, mes bras sont vides et morts; chaque fois
je suis surprise d'entendre les autres vivre ces instants si
intensément : même Raoul, oubliant qu'il n'est-pas-
là-pour-lui, appelle sa mère avec une voix déchirée; Anne
réclame à boire comme un nourrisson puis... plus rien :
seulement un bruit de succion jouissante. La respiration de
Barbara bouge de plus en plus et soudain elle éjecte son prénom
comme un crachat...
J'ouvre les yeux : tous ces corps- vermisseaux allongés sur le
sol, se torturant avec ces mains tendues vers tant d'illusions
différentes, tous ces cris, appels, gémissements de tendresse
ou de haine, cela paraît l'enfer pour le bout de bois mort,
calciné, que je me sens être en ce moment...
Le cri fulgurant de Marthe me fait sursauter :
"Ressuscitez-la! Ressuscitez-la!". Je sais que cela ne
me concerne pas, j'essaie de redevenir bout-de-bois-mort, mais je
ne peux plus, comme si une étincelle de leur enfer était
tombée sur moi avec le hurlement de Marthe, une terrible envie
raidit et glace mes bras; lâchement, je me fuis dans le travail
de Barbara que Michel assiste : oui, Barbara, vas-y...
- Ô les salauds ils m'ont dit : "ce sera le paradis";
ôôhô les salauds! J'les ai crus j'les ai suivis j'en ai pris
et repris de leur herbe-à-paradis ils ont menti il n'y a pas de
paradis vous entendez il n'y en aura jamais jamais JAMAIS...
Une accalmie, puis elle recommence de plus belle :
- J'les ai crus j'les ai suivis j'en ai pris et repris jusqu'à
la nuit où ils ont détruit ma figure dans leur folie et
j'étais plus délirante qu'eux sinon j'les en aurais empêchés
mais j'savais pas c'qu'ils faisaient ôhôô les salauds ils
m'ont baisée et tatouée sans paradis vous entendez j'ai rien
trouvé au bout du compte même pas moi... Barbara-triple-idiote
où es- tu Barbara...
Elle continue, sans s'apercevoir que nous avons tous maintenant
terminé l'exercice; Michel l'encourage doucement :
- oui... Barbara, vas-y...
Elle se dresse d'un jet subit :
- Barbar... ha !
Elle n'en finit plus de se héler d'une voix assoiffée dans le
désert :
- Barbar... ha!
Elle rugit son prénom avec un mouvement du torse qui me fait
chaque fois penser qu'elle va s'élancer sur nous comme une
panthère. Je suis fascinée par ce visage félin où le magma
des couleurs varie l'expression de cri en cri et où seuls
surnagent, à la fois rassurants et inquiétants, les dents
blanches et les yeux glauques. Les autres aussi semblent
médusés : pas un mot pas un geste dans le groupe...
- Barbar... ha!...... Alors, vous m'aidez?... J'veux qu'on
m'parle! j'veux qu'on m'cause!
Elle commence à trembler, elle enroule autour de son corps son
dérisoire châle genre filet-de-pêcheur-mazouté; face à elle,
je me demande pourquoi nous demeurons figés dans le silence;
est-ce vraiment à cause de ses tatouages ahurissants? Il émane
d'elle une vibration trouble, insolite, indéfinissable; j'essaie
de sentir dans mon corps à quel endroit elle me touche : c'est
un malaise général, sa présence est aussi gênante,
oppressante, que l'air lourd, saturé d'électricité statique,
de nervosité latente, par temps d'orage menaçant, juste avant
qu'il n'éclate.
- J'veux qu'on m'parle!... Remuez-vous, à la fin, tas de robots!
J'veux qu'on m'aide vous m'entendez? Mais vous n'avez plus rien
dans les glandes? Tas de crevés! Pas un pour me répondre...
Personne!... Personne...
À son tour, elle paraît subjuguée par notre silence... et
soudain le cri est de nouveau expulsé :
- Barbar....ha ! Barbar....ha !
Elle trépigne sur place, tapant des pieds de plus en plus fort,
enfin le martèlement des talons scande le nom qui éclate comme
un roulement de tambour de guerre :
- Barbarrrrr....ra ! Barbarrrrr....ra ! Je ne croyais pas que ce
long corps mince pouvait projeter une voix si puissante :
- Oui, Barbara existe! Oui, j'irai là où est le vital! Oui, je
trouverai ! Je trouverai...
Spontanément, elle fait le tour du groupe : devant chacun elle
s'arrête et, lui plongeant dans les yeux son regard acéré,
devenu presque insoutenable, elle répète avec une voix chaque
fois plus ferme, plus grave, chaque fois plus dense : je
trouverai.
Quand elle termine son tour, je suis rompue, brisée : elle a
fait bouger en moi une zone interdite, un besoin enfoui, très
loin, une sorte de continent englouti, qui émergerait en
grondant sourdement comme un volcan réveillé... Toue à coup la
lave jaillit... Ce n'est qu'une petite vomissure glaireuse dans
la grande cuvette que Maurice me tend.

- Si vous m'expliquiez comment doit être un
escalier, je réussirais peut-être mieux?
- Il n'y en a pas deux semblables.
- Pourtant, Christine m'a dit qu'ils menaient tous au même
endroit!...
J'aime cette sensation d'être à la fois très lourde et en
a-pesanteur, je n'ai déjà plus envie de jacasser... des...
cen... dez...
- Le mur!
- C'est VOTRE escalier : ne permettez à rien ni à personne de
l'obstruer, des-cen-dez! - Mais le mur est là : je tape je cogne
je ne peux pas le traverser!
- Il n'est qu'un symbole, transformez-le.
- Comment?
L'idée me vient de cracher dessus, il disparaît... la voix
lente, grave, est comme une cadence à l'intérieur de moi, qui
rythme chaque marche... des... cen...dez...
- Je ne peux encore plus! Là, sur la marche, il y a... JE VEUX
REMONTER!
- Avancez!
- L'escalier est envahi de choucas glapissants...
- Avancez, ne les écoutez pas.
- Leurs cris sont terrifiants...
- Ce sont les cris de votre mental, avancez!
- Ils sont noirs et effrayants ils vont me piquer me crever les
yeux me déchiqueter...
- Ce sont les projections de votre mental qui n'ont aucune
réalité, avancez!
J'avance... les corbeaux s'envolent silencieusement.
- La voie est libre.
- Très bien, dit Michel, et je ne sais pas si c'est son
approbation ou l'air de mon escalier libéré, qui me permet
enfin de respirer en toute sécurité, si calmement, si
amplement... Jamais je n'ai senti une telle plénitude à
l'intérieur de moi, je ne veux plus bouger; mon corps flotte
dans un bien-être sans limites il fond s'étale devient rivière
limpide paisible
- ... Des-cen-dez... plus-pro-fon-dé-ment...
Malgré moi la voix cordiale m'entraîne l'eau coule... coule...
je ne retrouve plus mon corps, seulement une acuité de
conscience étrange et soudain des silhouettes gigantesques
m'entourent...
- ... En-core-plus-pro-fon-dé-ment...
- C'est impossible : les géants tiennent conseil autour de moi.
- Que disent-ils?
- Ils font les lois, les décrets divins : Ils sont des Dieux.
- Que disent ces décrets?
- Je ne sais pas.
- Demandez-leur.
- Je ne peux pas, ce sont des inconnus, ils parlent tous en même
temps, je ne comprends rien.
- Continuez... encore-plus-pro-fon-dé-ment...
- Ils sont énormes, leur masse bouche le passage.
- Écartez-les.
- Ils sont tout-puisssants je veux arrêter remontez-moi vite
vite : ils deviennent menaçants.
- Ce sont des mauvais dieux, alors?
Cette phrase me torture, j'en veux à celui qui la prononce; elle
a pourtant un écho lointain en moi...
- Oui, ce sont des Dieux méchants ils ont coupé mon escalier il
n'y a plus qu'un trou noir. Ils vont me jeter dedans j'ai peur je
veux terminer.
- Demandez leur nom.
- Ils n'en ont pas : ce sont des Dieux.
- Ecartez-les, avancez!
- Mais j'vous dis qu'ils sont plus forts que moi!
- Leur seule puissance est celle que vous leur prêtez, avancez!
- Non, ce serait la mort!
- La mort est de nourrir ces fantômes avec votre propre
énergie. Avancez!
- Je ne peux plus respirer ils prennent tout l'air vite arrêtez
j'étouffe...
- Ils n'existent que par vous, défiez-les : vous les verrez
tomber en poussière.
- Mais ce sont des Dieux : leurs décrets font la...
Est-ce que vraiment leurs décrets divins font la vie et la mort,
ou bien Michel a-t-il raison : sa voix inlassablement
sécurisante lutte contre celle des Dieux qui deviennent ombres
de plus en plus effilochées, effritées, désagrégées...
Est-ce possible? L'abominable sensation d'avoir hébergé des
faux-Dieux-usurpateurs-voleurs-de-vie me tord les intestins; pas
surprenant que je sois fatiguée, sans ressort, sans vitalité,
si ces épouvantails creux pompent depuis toujours ma substance,
ma sève... ça y est : la colique intempestive, implacable,
irrépressible... Malgré la menace de caca, je me rends compte
que Michel prends le temps de me remonter lentement, doucement,
et j'émerge enfin, surprise de me retrouver entière, et
heureuse.
En reprenant place dans le fauteuil, pour la première fois je
m'y sens à l'aise, calée jusqu'au dossier alors que j'avais la
manie de garder une fesse au bord comme s'il était dangereux
d'être bien assise. L'air de la pièce, lui aussi, a changé :
c'est une jouissance de le sentir glisser en caresse dans la
gorge et dans la poitrine à la place de l'obstruction habituelle
: il semble sortir et entrer non seulement par les narines mais
par tout le corps, je baigne dans une atmosphère différente et
délicieuse :
- J'ai l'impression d'être dans une bulle d'air spécial, c'est
bon... Je voudrais toujours respirer ainsi! Comment faire?
- C'est votre bulle, votre air filtré à vous, votre...
Je me souviens mal du restant de la séance.

L'accalmie est de courte durée. Comme on taquine
et suce sa dent creuse, je dorlote l'imagerie de ma peur. Le
souvenir fantasmatique des géants de mon escalier m'obsède.
Dans un éclair de souvenance, il m'a semblé les reconnaître,
mais leur puissance est disproportionnée; ils pèsent en moi
plus lourds que la vie... alors comment ai-je pu imaginer les
détruire? Comme s'ils m'appelaient, me tiraient vers eux, je
lutte contre le besoin hallucinant de descendre seule dans mes
profondeurs hantées : écartelée entre l'effroi et la
curiosité, je téléphone à Michel : "votre thérapie est
délirante, il faut être fou pour démolir ses propres Dieux:
comment vivre sans eux? C'est trop angoissant : j'annule
tout!".
Je raccroche, ouf... Mais je suis mal à l'aise, je perçois ma
mauvaise foi, je sens confusément que je me dupe moi-même, que
je recule lâchement devant une prise de conscience qui pourtant
libérerait mon corps de bien des malaises... Heureusement, le
docteur Z. est là : j'ai besoin de lui, de son assurance, de son
importance qui m'influence, de son attirail impressionnant de
grand spécialiste, j'ai besoin de m'abandonner entre les mains
de ses infirmières, de me laisser aller comme un bébé
privilégié en oubliant les efforts, l'anxiété, la vie... m'en
remettre à elles, en toute confiance, oui elles me prendront en
charge, s'occuperont de moi, m'examineront, me bichonneront avec
leurs machines, leurs appareils qui dévoilent mes organes
secrets, ma santé à venir... Qu'importe s'ils prédisent ma
mort prochaine : ils sont tellement plus sérieux, plus solides,
que ces rêves éveil- lés qui me promènent à l'aveuglette et
en folie à travers mes... épouvantails-de-cauchemar ou
Dieux-à-respecter? Cette incertitude terrorisante est vraiment
invivable; oui, mieux vaut retourner voir le docteur Z.

- Étonnant ! Très étonnant...
Surpris, le docteur Z. n'a jamais étudié mes radios si
longuement, si attentivement : non seulement la rémission
persiste, mais il y a une amélioration intéressante.
Interrogatoire serré : le docteur Z. veut savoir... j'ignore
quoi. Je lui raconte le groupe, Michel; et pour terminer, mes
refus de tout, même des séances individuelles.
- Si ! Vous devez continuer, dit-il.
- Mais ça va de plus en plus mal !
- Ces radios prouvent le contraire : ça va de mieux en mieux,
continuez!
- Mais avec Michel je deviens de plus en plus angoissée, j'ai
davantage de vomissements et de diarrhées, alors à quoi bon?
- Ce ne sont que des réactions accompagnant vos prises de
conscience; vos radios sont meilleures, voilà l'important : il
faut persévérer.
Si vous assumez la cause du traumatisme psychologique, votre
corps n'aura plus besoin de réagir par la maladie, qui n'est
qu'une protestation : si on se contente de la soigner, en
jugulant la plainte sans l'écouter, elle tentera de se faire
entendre par une attaque organique encore plus grave; oui je le
sais... mais j'avoue au docteur Z. que je n'ai plus de courage,
je me sens vidée, épuisée, je préfère avaler n'importe quoi
: cachets, ampoules, pilules, piqûres tout ce qu'il voudra, mais
je n'ai plus la force de revoir Michel, je ne veux surtout plus
entendre parler de cette ridicule histoire d'escalier trop
encombré...
- Qui n'a pas ses faux-dieux pour le vampiriser? soupire le
docteur Z., je voudrais bien aussi déboulonner les miens... Mais
je n'ai pas le temps.
- Il paraît que "ne-pas-avoir-le-temps" n'est qu'une
résistance au changement.
Je dis cela gentiment, sans le viser: j'ai trop besoin de lui en
ce moment pour oser le contrarier, mais je me retrouve sur le
palier avant d'avoir compris pourquoi son regard s'est soudain
durci méchamment - ou peut-être douloureusement?- Je bafouille
une petite phrase anodine sur les problèmes que nous avons tous
plus ou moins...
- Et les vaches, Mademoiselle Carbonari, quand elles ont la
tuberculose ou la fièvre aphteuse, est-ce aussi à cause de
leurs refoulements?
La porte claque dans mon dos.
Sur le trottoir, déboussolée, j'essaie de faire le point :
voyons, d'un côté, le docteur Z. me conseille de continuer avec
Michel, il est intéressé par mes radios, il m'accorde plus
d'attention qu'auparavant, et d'autre part il se fâche quand...
oui, quand il a été question de temps, et de résistance au
changement : comme s'il était concerné... Pourquoi ai-je parlé
en écervelée... C'est à cause de Michel, qui prône la
spontanéité: celui-là, si je pouvais l'assommer et l'oublier.
Que faire, maintenant? J'ai quand même l'ordonnance. Mais elle a
perdu son pouvoir sécurisant : j'ai froid en la lisant, je n'ai
plus envie de prendre les médicaments du docteur Z., je n'y
crois plus parce qu'il se sent concerné par... Aucune importance
: les pilules restent identiques? Non: je sens monter en moi un
doute tyrannisant, celui de la trahison des Dieux de mes
profondeurs, la même détresse glacée, l'énorme chagrin
d'enfant déçu, mystifié... Par qui? Est-ce la faute du docteur
Z. si j'ai besoin de venir le voir comme un bon père
distributeur de cachets-bonbons? Oui, ce que Michel appelle le
biberon, voilà ce que je cherche auprès du docteur Z. alors
que, Patrick me l'a dit et je le sens bien, seules mes racines
personnelles sont capables de me désaltérer; mais il faudrait
avoir le courage de les disputer aux faux-dieux qui se sont
installés dans mon propre escalier... Pour cela, retourner voir
Michel. Non! Pourquoi non? Il me fait peur, j'ai à la fois envie
d'aimer et de détester son intuition, cette sorte de don qu'il a
de percevoir et de faire bouger, sans avoir l'air d'y toucher, ce
qui en moi justement veut rester caché, tranquille, à l'abri.
Mais qui s'exprime quand même sous forme de malaises! C'est
vrai... Cette pâtisserie est accueillante, ne pas me laisser
désemparer par les contradictions du docteur Z., me gaver
moi-même de douceurs: s'il vous plaît chou à la crème-
éclair-chocolat-et-baba-au-rhum. Voilà, c'est bien: les
sucreries adoucissent les pensées, j'ai besoin de faire la paix
avec quelqu'un ou quelque chose, mais je ne sais pas avec quoi ou
qui. C'est bizarre, ce sentiment de lassitude qui émane du
docteur Z., cette impression de fatigue généralisée, de sève
à demi tarie... Un jour, dans le groupe de Michel, j'ai
découvert que les refoulements alourdissent notre bulle, la
noircissent, l'obscurcissent, comme le pot d'échappement d'une
voiture mal réglée... Pourquoi la bulle du docteur Z. me
donne-t-elle une sensation d'étouffement? Près de Michel,
malgré mes résistances, je respire facilement, l'air est
fluide, léger... C'est parce que Michel te permet d'être. Le
docteur Z. aussi! Non: lui, il a un fichier mental, quand tu
entres dans son bureau, il pense "voici la
fille-aux-champignons": ainsi, il t'enferme dans son
idée-de-toi, il bloque ta bulle, et la sienne en même temps...
Mais lorsque ta bulle vient à proximité de celle de Michel,
rappelle-toi ce jaillissement joyeux, exaltant, du
"tout-est-possible"! Justement, c'est cela qui m'oblige
à fuir Michel: il a trop de force, trop de liberté, je ne les
supporte pas. Ce n'est pas sa liberté que tu sens, alors: c'est
la tienne, à laquelle il permet d'être. Je n'en veux pas, elle
me fait peur. Tu es comme le docteur Z. et Raoul. Pourquoi Raoul?
Parce qu'il pratique la Bio-énergie, les rythmes alpha et tout
le tralala pour mieux comprendre et aider les autres, en
particulier son groupe de révolutionnaires, c'est-à-dire pour
mieux les emmener, car lui, il refuse de se mettre en question:
il est prêt à tout pour le Grand Changement, oui, les
chambouler, tous: sauf remuer sa petite personne et modifier les
dimensions de sa conscience. Rien que pour le lui flanquer à la
figure, j'ai envie de retourner dans le groupe. A quoi ça
servirait? Tu es comme lui, tu ne bouges pas davantage. Ce n'est
pas facile, pauvre Raoul. Et pauvre moi. Laisser sortir ce gros
sanglot sinon l'éclair-chocolat restera coincé et donnera des
renvois aigres le sel des larmes fait bon ménage avec le rhum
des babas... Mais celle-là, va-t- elle cesser de me contempler
comme une curiosité! Quand je l'appelle, chaque fois elle
m'apporte l'addition: pour revoir son effarement, ça vaut la
peine de recommander chou-éclair- baba... Les petites assiettes
s'empilent, et l'écoeurement aussi. Il faut partir, sinon je ne
vais plus résister à l'envie de me barbouiller sous ses yeux
ronds avec la crème de m'en fourrer partout, oreilles, trous de
nez comme un clown, oui, un clown qui aurait le droit de pleurer
pour forcer le rire... J'te paie tes gâteaux, mais j't'emmerde,
tu comprends? Elle n'a pas compris: air scandalisé, offensé...
Dans les groupes de Michel, au moins, les gens perçoivent...
non, je ne retournerai pas le voir, ce cinglé qui... Mais si, il
a raison: il ne te demande pas de farfouiller dans ton passé, de
sortir ta marmelade; il travaille sur ton escalier, qui est ta
vie présente, limitée, obstruée, pourquoi refuser de la
déblayer avec lui? Parce que je le déteste. Pourquoi le
détestes-tu? Il a débusqué mes Dieux, je suis seule,
abandonnée. Raison de plus pour retourner dans le groupe, voir
comment les autres s'en tirent.
"L'être humain normalement constitué et tout système
cybernétique (nation, entreprise, cellule, etc...) sont régis
par un "déséquilibre" nécessaire à leur dynamique
vivante tendue vers leur finalité"
Qu'est-ce que ma finalité, où est-elle? Quand Michel m'a dit
que, même si on me guérissait de mes champignons, je
somatiserais aussitôt dans un autre organe, pensait-il que mon
"programme" était la maladie? Etre malade, me sentir
condamnée oui, voila mon vécu présent, mais pourquoi? Ce n'est
pas mon désir, alors obéit-il à un ordre périmé, comme Boris
avec ses cigarettes? Et si c'était un ordre des faux- dieux?
Non: Michel m'aurait prévenue! Peut-être me l'a-t-il dit et je
ne l'ai pas entendu...
" La caractéristique de la vie est le double sens: l'effet
agit sur la cause qui l'a engendré. Lorsque l'énergie ou
l'information circule à sens unique - du pouvoir centralisateur
aux objets obéissants - nous sommes en présence d'une société
mortifère".
C'est consolant: voilà sans doute pourquoi l'énergie est
bloquée entre le docteur Z. et moi!
"L'individu qui a une juste estime-de-soi ne se sent pas
hostile envers les autres, il voit les événements plus
clairement, etc... etc... et n'est pas toujours en train de
réclamer son dû aux autres
Vlan! Touchée...